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Vertige

Je ne comprends pas lorsque je me regarde

J'ai la manie de ressentir à un tel point

Que quelquefois je me fourvoie lorsque je sors

Des sensations dûment senties que je reçois.

Je respire cet air, je bois cette liqueur,

Ils font partie de ma façon d'être existant,

Et je ne sais jamais comment il faut conclure

Les sensations que je conçois contre mon gré.

D'ailleurs je n'ai jamais de fait, examiné

Si je sens pour de vrai ce que je sens.

Moi je serais tel qu'en moi je parais ?

Et je serais tel qu'en moi-même je me juge en toute vérité ?

Même devant les sensations je suis un peu athée,

Et je ne sais pas bien si c'est moi qui en moi ressens...

Fernando Pessoa août 1913

Dans une dépression sans fond, encerclé d'un mur d'angoisse, toute la vie de Pessoa esquisse le désir, la folie de sentir la couleur de ce monde fade, d'en extraire l'irreprésentable tragédie, et la transformer en un « souffle léger de musique », n'importe quoi, mais « n'importe quoi pour nous empêcher de penser », de penser son malheur. A découvrir également de Pessoa « le livre de l'intranquillité » pour cesser d'être tranquille, pour entrer enfin dans la vie, la dévorante, l'incessante, la cannibale...

Poésie en lutte profonde avec la poésie comme mensonge sublimé de l'expérience humaine, miroir grossissant mais fidèle de l'insurmontable difficulté d'exister. Poésie de «l'intranquillité», c'est d'abord comme la voix d'un espace vide, qui peu à peu s'emplit d'une voix, d'une sonorité encore fragile, mais dont la musique lentement nous conduit au cœur de toute existence, à la difficile expérience de vivre...

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