Prononcé en 1969, soit sept ans après la mort de l'écrivain, l'hommage est sobre et entier. Décisif aussi, car c'est à Michel Foucault qu'on le doit. Cette reconnaissance, Bataille ne la connut guère de son vivant. C'est au contraire à la critique, aux sarcasmes, à la colère parfois, qu'il dut faire face.
Parmi ces critiques, il en est deux qui sont particulièrement symptomatiques de la résistance que sa pensée rencontra. Symptomatiques, parce qu'elles émanent de deux des plus grandes figures intellectuelles de ce siècle : rien moins que Breton et Sartre, chefs de file respectivement du surréalisme et de l'existentialisme. Symptomatiques aussi parce qu'elles sont formulées à quinze ans d'intervalle, celle de Breton en 1929 (Bataille a alors 32 ans), celle de Sartre en 1943. Symptomatiques encore parce que les deux penseurs, que l'on sait par ailleurs capables des plus rigoureuses analyses, font preuve d'une même irritation à l'égard de Bataille, comme s'ils ne pouvaient parler de lui qu'échauffés, emportés. Symptomatiques enfin parce qu'ils en viendront à la même conclusion : Bataille n'est pas un penseur, ni même un écrivain, c'est un fou.
Or on n'écoute pas un fou, mais on le congédie ou, au mieux, on lui administre un traitement.
« Je suis moi-même la guerre. »
En juin 1939, dans le dernier numéro d'Acéphale, Bataille écrit ceci : « Je suis moi-même la guerre. » La guerre venue, la même phrase prend un autre sens : je suis moi-même le monde, je suis ce monde catastrophé qu'est le monde en guerre. Et ce n'est pas sur un autre mode que Bataille vivra cette période : pendant les cinq années que durera le conflit, Bataille, au-dehors comme au-dedans de lui-même, se fera l'arpenteur de la catastrophe.
Arpenteur des mondes d'aujourd'hui désolés et délabrés. Arpenteur d'existences en dépérir quand la machine sociale déraille et que les fascismes d'état ou privés nous enferment dans leur dictature.
Je suis moi même l'horreur. L'horreur de ce monde violent et sanguinaire qui justifie jusqu'aux terrorismes de touts horizons qui ont leurs porte-parole, leurs journaux et leurs conseils de guerre.
Je suis moi-même violence parce que je n'ai pas su me faire entendre et comprendre. Abîme tu plongeras en d'autres abîmes. Cime tu seras une hauteur, la hauteur d'un monde encore possible, d'un bonheur encore vivace...
Georges Bataille quand il écrit Les Larmes d'Eros, écrit l'histoire de la représentation érotique, de Lascaux à Francis Bacon, qui lui permet in extremis de donner une version partielle mais synthétique de son histoire universelle. Ce qui est en jeu, dans l'érotisme, c'est toujours une dissolution des formes constituées. Ecriture éruptive, volcanique, tremblement.
"Personne aujourd'hui ne dit que l'érotisme est un monde dément et dont, bien au-delà de ses formes éthérées, la profondeur est infernale. Même après la psychanalyse, les aspects contradictoires de l'érotisme apparaissent, en quelque manière, innombrables : leur profondeur est religieuse, elle est horrible, elle est tragique, elle est encore inavouable. Sans doute même d'autant plus qu'elle est divine [...]. C'est un dédale affreux où celui qui se perd doit trembler. Seul moyen d'approcher la vérité de l'érotisme : le tremblement."