L'ENNEMI
Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?
O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie!
Charles Baudelaire, pour son œuvre Les fleurs du mal est condamné le 20 août 1857 à 300 francs d'amende et à la suppression de six pièces. Le procès a été révisé par la chambre criminelle de la Cour de Cassation de Paris le 30 mai 1949. Les Fleurs du Mal sont alors réhabilitées. Un siècle d'interdit, et il faut que ce soit une cour criminelle qui statue sur une œuvre pour lui rendre vie et vision. On oublie trop vite qu'une dictature s'exerce d'abord à la censure, et que toute censure procède de micro-fascismes. Les sociétés modernes ont dilué l'ancien pouvoir monarchique en une perpétuelle et constante surveillance de toute forme d'expression, et ce contrôle systématique vise non pas au seul maintien de l'ordre public, mais aussi à rétrécir le champ de vision. Combien d'œuvres aujourd'hui ne sont plus disponibles, progressivement écartées des programmes scolaires, afin que ne demeure qu'une littérature épurée, vidée de son sel, comme une mer exsangue d'océan, épuisée de son espace vibratoire. La culture est immédiatement assimilée à une « prise de tête », quand elle n'a jamais eu d'autre but que de libérer l'être de ses esclavages quotidiens. C'est en cela que les sociétés du pire ont gagné, elles ont détourné peu à peu des générations entières du plaisir d'apprendre en lui substituant une pseudo culture de l'immédiateté. Un savoir immédiatement assimilable et utilisable, un savoir de machine et non de réflexion, de confrontation.
La poésie de Baudelaire est pure confrontation, confrontation à un monde visionnaire et pourtant toujours aussi moderne. Parce que la modernité c'est « être dans le coup », dans le vent, découvrez ou redécouvrez le souffle de cette poésie qui n'a rien perdu de sa force et de ses guerres. Guerres contre la sottise toujours aussi active.