Le langage a une réalité propre, une existence qui ne peut être effacée, des lois qu'on ne peut méconnaître. Il est peut être en mon pouvoir de me taire, mais si je parle, il n'est pas en mon pouvoir d'échapper aux obligations du langage, de me soustraire à sa destination qu'il accomplit nécessairement. Cette fonction est d'introduire dans le monde des besoins le monde de l'universel, la règle de l'universel. Le discours n'est pas destiné à exprimer l'individuel, la sensation, mais il a pour rôle de m'attirer, que je le veuille ou non, vers le général, vers la conscience logique et la reconnaissance des lois dont il est le dépositaire. « En parlant je transforme mon désir en une recherche de la vérité, je m'engage à prendre sur moi la volonté de ma parole. Parler est une acceptation au moins tacite, de l'ordre dans lequel nous entrons en parlant ». Ce n'est donc pas le contenu d'images ou d'actions que nous lui attribuons qui constitue la réalité et la valeur du langage, ce n'est pas davantage, comme le voulait la dialectique expressionniste, par la totalité subjective qu'il trouve sa vérité et son existence. Le discours est extérieur à cette totalité qu'il remplace ; il lui est irréductible, parce que, même si l'on en élimine toutes les significations dialectiques possibles, il subsiste comme une forme qui ne peut être remplie de n'importe quoi, comme une règle qu'on ne peut violer qu'en lui obéissant, comme la loi de notre esprit, c'est-à-dire comme l'esprit lui-même dans la mesure où il est loi, lieu de l'universel et de la volonté réfléchie. Maurice Blanchot Faux Pas