• Attente

    Le soleil écrasait les corps lourds des hommes sous l'ombre épaisse des chênes. La lumière transpirait de toutes parts. Il était là, dans l'altitude brûlante des Pyrénées. Il avait fui le monde, ce monde auquel il disait désormais ne plus appartenir, qui avait été pourtant le sien, pour s'installer, se réfugier corrigeait-il, dans ce village de haute montagne. Il ne supportait plus ce monde qui n'avait pas « son monde ». Il disait, les animaux ont un monde, un monde sans doute moins vaste que l'ouvert des multiples horizons humains, mais ils ont un monde bien à eux, quand tant de gens n'ont pas de monde. Il répétait sans cesse, ces femmes et ces hommes partagent des valeurs, des idées, des habitudes communes, mais ces idées, ces habitudes n'ouvrent pas sur un monde. Ils sont dans la vie sans la vie, et la mort les surprendra sans vie.

    Il avait tout quitté. Sa famille, ses amis, sa carrière. Il avait eu besoin de tout abandonner. Il le fallait. Il le faut toujours. Cette vie était insupportable, impossible. Il y avait trop de voisinages nauséabonds aimait-il à répéter. Les hommes s'entassent, se serrent et finissent par s'étouffer mutuellement. Avant, avant cette démographie insensée, il y avait encore des espaces où l'on pouvait s'échapper. Aujourd'hui, disait-il, il n'est pas un coin de terre qui n'a pas sa fréquentation. Et quelles fréquentations...

    Des imbéciles affluent de toutes parts en quête d'aventure, parce qu'on leur a laissé entendre qu'ils pourraient ainsi sortir de leur médiocrité. Les médias à longueur de journée dressent leur avide frénésie d'esclavage. Alors, ils se ruent sur les plages, les alpages à la mode. Et</personname /> l'on trouve toujours dans un de leurs journaux un de ces sinistres crétins qui se propose d'être leur guide. Ah ! Ils aiment ça les guides, les chefs, les grands hommes. Ils en veulent seulement aux petits chefs, aux subalternes, parce qu'ils touchent de trop près à leur misère, à leurs petites lâchetés quotidiennes. Les grands, fussent-ils de véritables voyous de la République déguisés en Président, ils s'empressent de les reconduire dans leurs mandats...

    Il avait voulu fuir. Oui, il avait voulu quitter ce monde qui lui rappelait trop sa lâcheté continuelle. Parce qu'il ne se disait pas différent de ces vulgaires sots jaillis comme lui des écoles de la République. Les</personname /> écoles ne servaient jamais qu'à fabriquer des machines utiles au système. Elles fabriquaient aussi des criminels, parce que les criminels servaient le système en lui donnant l'occasion d'affermir son contrôle, sa répression. Tout était toujours récupéré. La fameuse loi de Lavoisier, vous savez, rien ne se perd, tout se transforme...

    Alors, il s'était exilé. Il disait que son exil était la distance nécessaire qu'il lui fallait placer désormais entre ce monde et sa propre survie. Il ne disait plus « vie ». Il était dans la survie. Au</personname /> delà de sa propre existence, dans un danger permanent. Il n'avait pas essentiellement le goût du risque, seulement la propension à risquer sa vie autrement. Autrement que toutes ces naïves ou cyniques espérances dont ses semblables s'entichaient pour échapper au vide intérieur qui ne cessait jamais de les perdre. Ils avaient peur de se perdre, voilà, ajoutait-il, voilà leur drame, le drame de leur « modernité ». Ils vendraient la terre entière pour sauver leur effroyable insignifiance. S'il les fuyait, aujourd'hui, et aujourd'hui seulement, c'est que, hier encore, il aurait vendu lui aussi son prochain pour échapper à son destin.

    Non, il n'avait pas changé, il sentait bien qu'il était toujours pareil, pareil à ces imbéciles. Il était devenu en quelque sorte, plus lucide, et cette aveuglante lucidité l'avait poussé à s'enfuir. Parce qu'il n'aurait pas su résister, lui aussi, à ce monde des « autres », ce monde sans monde, ce monde infect et dégoûtant. Il aurait lui aussi sombré dans l'égout sans fond de nos orgueils inconsolables, individualismes forcenés, habitués depuis trop longtemps à stagner, à croupir. Non, il n'était en rien différent, seulement et tellement pareil, semblable à en périr à ces pantins qui déambulaient dans les rues froides de l'indifférence. Il était tous ces imbéciles à la fois, parce qu'il avait eu chacun de leurs orgueils, chacune de leurs petitesses. Il n'était pas au dessus, en dessous d'eux, ce n'était pas une question de niveau. Sa vie s'organisait autour de nouveaux rapports, et ces rapports le détachaient d'un monde dont il devait maintenant se séparer, se désunir.


  • Commentaires

    1
    Samedi 10 Décembre 2005 à 16:35
    je te lis
    coucou au passage , je vais lire tes textes mais je dois prendre le temps de bien les comprendre Amitiés
    2
    ines
    Samedi 10 Décembre 2005 à 17:55
    j'aime ta façon d'écrire
    qui me rappele par certains cotés ce que j'écrivais avant en proses...choses que je voulais publier mais hélàs l'éditeur vers lequel je me suis dérigé ne me satisfait pas du tout...et je trouve qu'il fait pas de la publication mais du marketing de très bas niveau...mais si tu n'a rien contre les fichiers pdf tu seras peut etre tenté de ...enfin...j'aurai aimé t'en faire cadeau mais moi-même je n'ai pas la dernière version de mon livre! eh oui ça arrive ..et c la pire des choses pour qqn qui écrit!!
    3
    Samedi 10 Décembre 2005 à 18:20
    je lis
    merci pour tes com tj pertinants, mais je n'arrive pas à te suivre tu écris bcp je lis je lis!!!!
    4
    Samedi 10 Décembre 2005 à 20:12
    Strange
    Drôle d'impression en lisant ces lignes fluides. continuez, ça ma plaît.
    5
    anna-karenine
    Samedi 10 Décembre 2005 à 21:46
    merci
    superbement lucide. votre texte rejoint ceux de cioran et de cohen , les ecrivains les plus lucides que j'ai pu lire pour l'instant . à travers vos mots il y'a une très grande sensibilité, de la sincerité et une grande humilité , humilité de vivre dans un monde comme celui ci où il est tellement plus facile de s'accrocher à du vent pour ne pas voir le vide Et toujours s'epoumoner à vivre jusqu'à l'absurde , vivre à en mourrir . j'aime vous lire !
    6
    Samedi 10 Décembre 2005 à 22:06
    ines
    J'aimerais beaucoup ines vous lire et découvrir votre livre inédit. Même en pdf, je suis sur que votre monde ne doit pas être si dissemblable du mien, du monde de chacun d'entre nous. Un monde tellement vivant et souffrant à la fois. Mais écrire c'est quelque part tuer son existence fade et terne pour donner vie à un monde, le monde de l'oeuvre, et à cet instant de création où cela vous échappe, une nouvele existence surgit...
    7
    Samedi 10 Décembre 2005 à 22:07
    Pat le philosophe
    Merci pour votre passage, je reviens de votre univers et j'ai beaucoup aimé votre texte anti-oedipe.
    8
    Samedi 10 Décembre 2005 à 22:08
    dhimwoe
    Merci pour votre passage, je vous rejoins dans votre univers. A bientôt...
    9
    Samedi 10 Décembre 2005 à 22:11
    anna karenine
    Cioran ? vous me flattez, vraiment. Je suis allé chez vous il y a peu. J'aime beaucoup votre univers, votre "moi" pétales que vous semez de toutes parts, comme les feuilles de votre immense sensibilité...
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